31/1/2008

[ Ecosystème web, hypertexte & médias ]

Classé dans : — joel ronez @ 6:11

Au pied d’un billet de Laurent (qui n’aime pas Le Post.fr contrairement à moi) un excellent commentaire de "tardif" (qu’il se signale ici s’il se reconnait), auquel je souscris presque mot pour mot, et que je reprend in extenso :

"[...] Avez-vous déjà compté le nombre de liens sortants depuis les sites de journaux comme Le Monde, Libération ou Le Figaro ? Il n’y en a pas. Tous ces sites sont des cul-de-sac du web !

Dans les sites de presse classique, il n’y a que le Nouvel Obs qui joue le jeu de proposer une sélection de liens externes pour compléter l’info d’un article.

Tous les autres sites sont refermés sur eux-mêmes et considèrent leur lecteurs comme une sorte de captif, que l’on doit empêcher de partir, retenir prisonnier.

A mon avis, c’est un symptôme très clair de la grande difficulté des journalistes venant du papier à comprendre la logique du net comme un réseau de liens, dont chaque point n’est qu’un noeud, une bifurcation vers ailleurs.

Ils raisonnent en "captage d’attention" du lecteur selon les mêmes techniques professionnelles que sur le papier. Ils ne voient leur site qu’à travers sa Une, comme un journal, alors que leurs statistiques de consultation leurs indiquent pourtant bien que ce n’est pas le chemin d’accès principal (la moitié de leur trafic vient de Google et va directement au coeur du site, le reste se repartit entre l’accès direct à la une, les flux RSS et les liens entrant).

lepost.fr est la première expérience issue de la presse classique a tenter de faire exploser cette vision étriquée des sites de presse. Alors en effet, ça devient une sorte d’auberge espagnole. On va sur le site du Monde, ou de Libé, etc. Mais on passe par celui du Post, de lien en lien, comme sur un blog… et on trouve sur le post.fr tout et n’importe quoi, comme sur n’importe quelle plate-forme de blogs.

C’est un très gros effort intellectuel pour un journaliste venant du papier de comprendre ce fonctionnement radicalement différent de ce qu’il connaît et de ce qu’il maîtrise."

Je me dépense beaucoup et depuis longtemps pour expliquer la logique hypertexte aux éditeurs, rédacteurs, journalistes. Cela fait d’ailleurs l’objet de plusieurs passages de mon livre, parmi lesquels j’ai extrait celui-ci :

"Votre texte est bien souvent un point de départ vers d’autres ressources. Ne vous privez pas de renforcer votre texte par des ressources complémentaires qui seront autant de pistes à explorer pour votre lecteur.

Ne tombez pas dans le piège de ne pas proposer de liens pour « ne pas encourager le lecteur à quitter votre site ». Ce réflexe est contre productif. Quand le lecteur a décidé de changer de page, ce n’est pas en lui murant les portes de sortie que vous allez gagner sa sympathie. Au contraire : jouez le jeu à fond. Faite en sorte de lui faire gagner du temps, en lui permettant de poursuivre son chemin hypertexte.

N’oubliez pas que votre page web n’a de sens que si elle est incluse dans un processus de navigation dans lequel le lecteur va piloter en fonction des incitations et envies. Ne lui rendez pas la navigation compliquée, aidez-le à progresser. Il en tiendra compte dans son jugement envers votre contenu éditorial.

[...]

Pas de texte sur Internet sans liens hypertextes. Internet a popularisé la culture du fragment, sachez vous en servir.

Le lien hypertexte est un indicateur informel de la générosité d’un rédacteur. En proposant des pistes d’approfondissement au lecteur, il démontre ainsi un effort louable d’ouvrir de nouvelles voies d’exploration."

 

12 commentaires »

  1. Oh, il va être heureux mon Tardif, je l’en informe tout de suite.

    Commentaire par Laurent Gloaguen — 31/1/2008 @ 6:56

  2. Merci pour ce commentaire de mon commentaire, que je viens donc commenter ici (et merci Laurent) ;-) C’est magique la “logique hypertexte”…
    Vous auriez pu reprendre, à l’inverse, un lien que j’ai posté récemment sur Embruns, qui prouve que les journalistes savent très bien maîtriser l’hypertexte même sur le papier !
    Sur le Monde, un journaliste commente les propos… d’un journaliste, qui interroge… des journalistes, au sujet de ce qu’ils pensent de Sarkozy (http://embruns.net/logbook/2008/01/30.html#c57727)
    Finalement, l’hypertexte, c’est comme la prose de M. Jourdain ;-)

    Commentaire par tardif — 31/1/2008 @ 7:21

  3. Le lien hypertexte n’est pas seulement un indicateur informel de la générosité d’un rédacteur, c’est aussi un indicateur formel de ses sources quand elles sont elles-mêmes accessibles en ligne. Et ça, ça change beaucoup du côté purement informel des sources du journaliste classique, que le lecteur est forcé d’assumer, n’en ayant aucune preuve concrète autre que la foi dans le beau métier de journaliste.

    On sait depuis longtemps que des sites qui ne sont pourtant que des catalogues de liens sortants ont la faveur des internautes (ahem, Google, Yahoo! etc.) qui sont naturellement dans une logique de navigation. Ce n’est pas parce que je ne fournis d’autres liens que les miens ou ceux de mes annonceurs que l’internaute va trouver sa visite plaisante et la poursuivre chez moi. Au contraire, l’internaute avisé va privilégier celles de ses sources qui lui en fournit de nouvelles, au détriment des sites qui ne sont que des impasses. Je le vois comme le passage à la couleur, le contraste entre une page arride, sèche, sans le moindre lien dans son contenu et celle qui dispense des liens proprement faits est tel que le lectorat va vite préférer la couleur au noir et blanc. On prend le pari que les nouveaux journalistes qui comprennent ça l’emporteront sur les vieux dinosaures ?

    Commentaire par padawan — 1/2/2008 @ 11:27

  4. Juste pour rire, une histoire rigolote de blaireaux de la presse qui n’ont décidément RIEN compris aux liens hypertextes : http://blogs.smugmug.com/don/2008/01/24/why-traditional-print-media-is-doomed/

    Commentaire par padawan — 1/2/2008 @ 3:52

  5. Encore un anglicisme, mais on pourrait parler de rôle de “hub” des médias sur le web. Un point nodal en quelque sorte. Une notion que les médias du nord de l’Europe ont comprise (c’est le notamment cas dans les pays scandinaves, c’est le cas de la BBC également).

    Eric Scherer (qui fait de la veille pour la direction de l’AFP) écrivait, il y a quelques mois:

    Pour continuer d’exister comme guide, les médias devront se transformer en véritable « hubs », carrefour de distribution de contenus originaux, pertinents. Guide, référence, aide pour les internautes avec des métadonnées aujourd’hui cruciales. Tout comme le journal offrait, en plus des news, de multiples rendez-vous pratiques (programmes cinéma/tv, annonces d’emploi, immobilier, voitures d’occasions, bandes dessinées, résultats sportifs, mode, bons de réduction, annonces de soldes…); sauf que l’Internet est encore plus vaste et qu’il faudra être créatif. (source: http://mediawatch.afp.com/?post/2007/11/15/Media%3A-The-Best-of-Times-the-Worst-of-Times)

    Dans le genre, le site newplus avait systématisé la mise en place de liens (contexte, sources, chiffres). Je le découvre post mortem, apparemment le site est mort depuis juillet dernier.

    Commentaire par Ph — 1/2/2008 @ 10:26

  6. Bon d’accord, c’est Plusnews, et j’ai oublié le lien. Je descends la rue du Louvre à cloche pied comme gage?

    Commentaire par Philippe Couve — 1/2/2008 @ 10:29

  7. Des médias dans l’écosystème web_
    Juxtaposé à l’écriture web des petites applications aggrégatrices de contenu multimédia font leurs apparitions : http://www.bebo.com/ et http://www.widgetbox.com/ en particulier. Si votre expertise pouvait nous éclairer sur ce sujet :)…

    Commentaire par Naya — 3/2/2008 @ 7:08

  8. Il aurait pu sembler “naturel” que les journalistes investissent professionnellement ce rôle de hub, d’aiguillage, sur internet, que leur conteste le moteur de recherche. Mais ils ne font pas.

    Le moteur de recherche peine toujours profondément à orienter la navigation selon des critères de pertinence, et se contente surtout pour le moment des critères de popularité. La hiérarchisation de l’information et l’organisation de la navigation selon des critères de pertinence restent encore bel et bien l’apanage de l’homme sur la machine, et elle est bien censée être au coeur de la compétence du journaliste.

    pourtant, selon des chercheurs en sciences de l’information et de la communication comme Nicolas Pelissier, les journalistes ont totalement manqué ce rendez-vous.

    “Exception faite des rares salariés permanents et des rédactions multimédias des grands journaux nationaux maintenant le cap d’une politique éditoriale innovante sur le Web, celui-ci n’a pas changé en profondeur l’identité professionnelle du journaliste.”

    “Dans la plupart des cas, le journalisme en-ligne évolue vers une activité, sédentaire et bureaucratique, d’expertise documentaire ; au pire, vers une fonction marginale de « pousseur » de contenus dont il ne maîtrise plus les tenants ni les aboutissants.”

    (version résumée ici: http://www.lemensuel.net/Cyberjournalisme-nouveau-metier.html
    version complète ici: http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/actions-france_830/etudes-recherches_3119/annuaire-francais-relations-internationales_3123/IMG/pdf/FD001421.pdf)

    Commentaire par narvic — 5/2/2008 @ 5:10

  9. si les blogueurs pouvaient un peu arrêter de dire les journalistes, comme si on avait un cerveau collectif géant…

    Commentaire par raph — 7/2/2008 @ 4:42

  10. [...] venant du papier à comprendre la logique du web comme un réseau de liens, je vous invite à lire le billet de Joel Ronez et plus spécialement le commentaire de tardif. Je crois que là-bas tout est dit et [...]

    Ping par Lien hypertexte et nofollow - Barbablog - Webdesign et digressions — 9/2/2008 @ 7:35

  11. Je ne vois pas le problème sur LeMonde.fr Les sites sont ajoutés en fin d’article. Exemple: http://www.lemonde.fr/technologies/article/2008/06/06/comment-denoncer-ses-mauvais-voisins-grace-au-web_1054779_651865.html

    Commentaire par jus-2-fruits — 8/6/2008 @ 1:39

  12. [...] débat avait déjà été soulevé, il y a quelques temps, sur Embruns et sur Cup of Yea, de Joël Ronez : « Ecosystème web, hypertexte & [...]

    Ping par Quand l’info devient liquide… | Novovision — 15/7/2010 @ 5:42

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