22/2/2007

[ Rapport Tessier : la question du label et des correspondants ]

Classé dans : — joel ronez @ 7:26

J’ai été interrogé par courriel par Philippe Berry, de 20 minutes.fr (qui décidément sont déchaînés positivement sur l’animation de réseaux de blogueurs). Il souhaitait obtenir la réaction de quelques blogueurs “média” sur deux points particuliers du rapport Tessier [PDF]:

- un statut pour les journalistes citoyens, inspiré de celui du correspondant PQR
- la création d’un label de qualité pour les sites d’informations

Voici mon opinion, à l’emporte-pièce comme d’habitude. A noter que ce rapport est une très bonne synthèse des enjeux de la presse d’information face au numérique, et il va d’ailleurs me servir assez souvent pour appuyer certaines affirmations auprès de mes clients :)

QUESTION 1 : STATUT DE “JOURNALISTE CITOYEN”

Je suis reservé sur le principe, bien que ne pouvant que constater que nous ne pouvons continuellement travailler dans la zone grise…

A priori, cela semble être l’idée géniale. Mais il y a plusieurs hics :

- Le statut de correspondant de la PQR est clairement une curiosité utile. Mais il a un caractère tellement dérogatoire qu’il reste quand même très précaire. Pour la maintenir, toute la PQR s’efforce de ne pas faire de vague, car la rentabilité de son maillage (les pages “villages”) repose la-dessus. Le statut a un grand nombre de contraintes : il n’existe notamment pas de lien de subordination entre la rédaction et les correspondants. Ceux-ci ne sont pas censés appliquer une consigne, se plier à un délai, ou écrire un article de commande. Sans quoi, tout le monde rejoint le régime général… Les rédactions doivent donc trouver des astuces pour continuer à piloter les pages sans en avoir l’air… En clair : il est bizarre d’ériger en exemple un statut qui est lui-même une anomalie…

- le mélange des genres : la PQR a depuis longtemps une image de connivence avec les élus, les décideurs économiques locaux, etc. Comment peut-il en être autrement quand le correspondant est le secrétaire de mairie ? La plupart des rédactions s’efforcent de renouveller le réseau ancien des fameux “instits en retraite”, mais appliqué à la “pratique citoyenne du journalisme”, cela relève d’une gageure. Comment voulez-vous vous assurer que le consultant expert blogueur n’est pas rémunéré par untel ou untel ? Compliqué…

- La presse devrait être un secteur économique comme un autre. Il est navrant de constater que dès qu’il s’agit de réflechir à lui permettre d’évoluer, cela passe forcément par des mesures fiscales préférentielles. La presse est déjà perclue d’exemptions (TVA réduite, aides, abattements, etc…) et la rapport Tessier en remet une couche. Est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer, de temps en temps, que la presse puisse se gérer comme un vrai business, et donc se conformer aux règles fiscales et sociales en vigueur ? Autrement dit, pourquoi ne pas payer les correspondants sous le régime général ? Le risque est que de nombreux pigistes soient à terme payés sous ce statut. On voit notamment le dévoiement qui a été fait du régime des intermittents par la radio-télé, et j’imagine donc assez vite ce que cela peut donner avec un statut allégé…

Au final, je suis partagé. Je trouve que l’idée de rémunérer des contributions non professionnelles est intéressante, peut-être plutôt pour les “petits” médias, les nano-publications que les grands. Il existe d’ailleurs deja une possibilité de rémunérer via le régime des droits d’auteur (cotisations réduites). Certaines plates-formes comme Overblog s’orientent la dessus (avec du Paypal pour l’acheminement des paiements).

Mais je ne sais pas si les micro-paiements qui découlent des “participations citoyennes” aux medias sont susceptibles d’améliorer de manière substancielles la qualité des contenus soumis.

Et puis nous risquons de confondre des frontières souvent poreuses mais qu’il ne convient pas d’abolir entre le journalisme professionnel et la pratique contemporaine de la participation bénévole à une plate-forme de diffusion. Je crois quand même que la notion de subordination a une rédaction est une condition nécessaire de production de contenu de qualité.

Ma conclusion : mitigé.

QUESTION 2 : LABEL DE QUALITE

Je suis fermement opposé à toute forme de label ou de certification sur une base propriétaire ou réglementaire.

Nous visons déjà dans une société sur-réglementée et sur-normée, alors gardons quelques espaces d’initiatives et de créativité.

Les labels sont des nez creux pour les lobbys, tout le monde le sait. Que ce soit pour les poulets “label rouge” ou les biscuits “produits de l’année”, cela ne garantit rien d’autre que l’adhésion payante à une charte de complaisance.

Eventuellement, l’idée à creuser serait une forme de norme Open Source. Des gens comme Temesiss’intéressent à ça pour d’autres domaines comme l’accessiblité.
Mais cela doit rester sur une base communautaire et ouverte. Pas sur un autre bousin type OJD ou BVP qui sert principalement à s’arranger entre gens de bonne compagnie.

Cela pourrait être basé sur l’adhésion libre et gratuite à un certain nombre de critères évolutifs.

Mais parler de “qualité” est risqué. On n’obligera jamais une rédaction à s’intéresser à une cible de manière déontologique via un label. Cela risquerait de déresponsabiliser ceux qui ne doivent exister que par la qualité de leur écrits, et pas par leur statut.

Dernier coup de pied de l’âne : c’est encore une fois fatiguant de voir la presse se défendre non pas avec de l’offre, de l’innovation, mais des boucliers corporatistes qui ont déjà fait pas mal de dégats en maintenant la tête de tout le monde dans le sable…

[UPDATE : sur ce dernier point, je nuance un peu mon propos, car une page du rapport m'avait échappé. Tessier identifie clairement le risque d'un label "Presse française d'origine contrôlée" à la page 69 :

"Sans compter que la réaction des internautes, difficile à anticiper, pourrait bien être négative face à un label officiel, géré par les pouvoirs publics et les organisations professionnelles, et qui apparaître comme une tentative de contrôle ou d’encadrement d’un réseau dont les aspirations libertaires sont très fortes. Il faut éviter à tout prix que cette démarche ne soit ressentie comme la mise en place d’un label « Presse française d’origine contrôlée », pour reprendre l’expression du SNJ, qui constitue un moyen de protection d’un « vieux » média face au succès du numérique. Le label doit être une véritable aide et un signe de confiance pour les internautes dans leurs relations avec les sites d’information, et non pas une ligne Maginot destinée à préserver, sans aucune chance de succès, les groupes de presse de la concurrence sur Internet"]

Sur le sujet, lire absolument les billets d’Emmanuel (et les liens et commentaires):

- Rapport Tessier, où l’on reparle d’un label de la presse en ligne
- Rapport Tessier et label de la presse en ligne, suite…

Un commentaire »

  1. 2.0, stade photocopieuse…

    Jean-Luc s’est fendu d’un dyptique (acte 1 et 2) suite au rapport Tessier. Il a suscité une belle discussion qui fait écho à bien d’autres (ZDNet, Ecosphere ou encore Cup of Tea). Au fonds de tout cela, il y a……

    Rétrolien par le blog de groupe Reflect — 5/3/2007 @ 10:08

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