2 semaines sur la côte dalmate, dans un pays impressionnant, où l’on est remué par le vent, les eaux transparentes, et les silences. Une semaine après être rentré, je garde de la Croatie un arrière-goût suave de beauté léthargique, mais aussi de frustration, de nostalgie, et une incompréhension légère, à mi-chemin entre l’inhabituel et le mal à l’aise.
Pourquoi la Croatie ? Un mélange de nombreux hasards : l’envie de partir au soleil, au bord de la mer, dans un endroit épargné par le tourisme de masse, une décision tardive (le 18 juillet pour la semaine d’après), la curiosité de base (jamais mis les pieds dans un ex-pays de l’Est), la curiosité morbide (les guerres de Yougoslavie, c’était il y a 10 ans…), et l’assurance de trouver des paysages et des ambiances uniques.
Y aller. La voiture a été d’abord envisagée, puis on a trouvé la veille du départ un vol sec AR pour 3 personnes sur Zagreb avec location de voiture incluse, chez un spécialiste en ligne : 1 280 € pour les 15 jours, de quoi éviter de traverser la Suisse pour rien.
Y arriver. L’aéroport de Zagreb est environ de la taille de celui de Brest ou Montpellier. Pas de quoi s’égarer dans les couloirs. Un grand merci cependant à Mondial Assistance, qui a pallié dans les 24 h l’inconvénient majeur de l’arrivée sur place : un surboooking de la part du représentant local d’Alamo National. J’attend juste l’arrivée de ma facture d’aout de chez Bouygues pour le bambou du roaming.
Premières impressions. La nuit, le trajet dans le Novi Zagreb (ville nouvelle de 1962, au Sud) sur des immenses avenues socialistes laisse le temps de s’acclimater aux Balkans, dans un univers de verre et de béton dépeuplé que connait toute métropole contemporaine. Le jour, sur la place centrale ou le marché du vieux Zagreb, dans les ruelles de la ville haute, on ressent une émotion esthétique très forte, un dépaysement austro-hongrois méridional qui n’a pas de nom. On hésite entre les senteurs ottomanes et Tintin en Syldavie.
Le croate. Il est plutôt affable, silencieux, ou au pire indifférent. On peut traverser des rues sans remarquer les individus, ni se faire remarquer d’eux. Une modestie rentrée. Si on rapporte ceci à l’histoire récente, cela se comprend aisément.
La plupart des gens rencontrés dans des rôles touristiques (hôtes, serveurs, guichetiers, épiciers) jouent leur rôle de bonne grâce, avec une efficacité non feinte, mais sans entrain particulier. On sent dans les gestes, les sourires et les manières une forme mélangée de nécessité économique et d’opiniatreté germanique. C’est une sorte de lassitude blanche, une fatigue morale invisible dans des corps en parfaite vigueur. Pas d’éclats de voix sur les plages, dans les cafés, pas de différents aux guichets, sur les étals. On a l’impression de vivre dans un pays sans contentieux ordinaire, et on se surprend même à intimer à sa fille de faire moins de bruit sur les plages pour ne pas être remarqué…
Le touriste. Il est majoritairement germanophone (Autriche, Allemagne), ou italien. Et aussi beaucoup slovène (ex-Yougoslavie, nouvellement UE), bosniaque (de l’autre coté de la montagne), et polonais (par contre, eux, on les entend sur les plages). On trouve peu de français, ce qui est un élément important pour des vacances dépaysantes (sinon, on serait resté en Bretagne). L’aspect exotique, c’est que contrairement à pas mal de pays méditéranéen, le français et l’anglais ne sont pas vraiment utiles. La langue pivot est plutôt l’allemand. Parfois, dans certains coins touristiques, on peut trouver des traductions hilarantes en français (en 5 ou 6ème position dans l’ordre de préséance). Genre mode d’emploi traduit du coréen par des bulgares sous acide.
Autre point important : le touriste n’est pas pléthorique. Le niveau d’avant-guerre n’a pas été vraiment retrouvé, et puis le parc hotelier n’est pas tout à fait adapté aux exigences du tourisme de masse.
L’hébergement, justement. Certes, peu de capacité hotelière, notamment dans les villes. Par contre, pour les amateurs de kitsch socialiste dont je suis, on trouve encore d’authentique hotels d’état de grande tenue. On loge principalement chez l’habitant, qui trouve ainsi une activité d’appoint. Les conditions sont très souvent excellentes, les chambres très bien tenues, la literie repassée de frais, les serviettes de bains changées tous les jours. Les chambres sont quasiment tout le temps neuves, des plinthes aux prises et carrelages. Comme si cela avait été fait l’an dernier. Héritage d’un autre temps, comme dans d’autres pays ex-communistes (vécu aussi au Vietnam), on vous demande toujours votre passeport (enfant de 3 ans compris) pour le noter dans un registre, voire ou vous le garde carrément pour la nuit…
Internet. Quelques cybercafés, en règle générale étonnement hors de prix (parfois jusqu’à 15 euros de l’heure). Cela tombe bien, de toute façon, j’ai pas regardé mes mails en vacances (ou presque). Une petite prise en main pour le clavier croate nécessaire (les touches ne correspondent pas toujours à leur valeur faciale, bon courage pour le @).
Les prix. Séjourner en Croatie pour les vacances coûte moins cher qu’en France, pour une qualité de service et d’accueil moins élaborée mais au final qui laisse meilleure impression. Manger au resto un soir pour 2 adultes et un enfants dans un village côtier va couter moins de 30 euros, une pression moins d’un euro et demi en terrasse. Il y a certes une moins grande variété de loisirs, de restaurations, de consommation en général, mais le cout de la vie pour un français est peu onéreux. Les commerces mêmes les plus rudiementaires mettent un point d’honneur à délivrer un ticket de caisse, et vous avez peu de mauvaises surprises. La monnaie croate s’appelle le kuna, subdivisée en 100 lipa, et pour faire court on couvertit sur la base 1 kuna = 1 franc français de l’époque. A savoir : on ne rend pas vraiment la monnaie en lipa (en tous cas aux touristes…)
La bouffe. Amis végétariens, vous risquez de souffrir. Le patrimoins culinaire croate est tout entier dévolu à la viande très cuite (genre semelle), principalement en sauces, avec des frites et une sauce traditionnelle aux poivrons et oignons parfaite. Mais sur la côte, on peut se venger avec des poissons entiers au grill, pêchés de l’après-midi, et qu’on vous montre parfois avant de le préparer. La pêche est souvent le fait de petites embarquations, qui vendent ensuite aux habitants et aux restos des environs, donc vous êtes à l’abri du surgelé (je repense à ce plateau de fruit de mers surgelés qu’un restaurateur de Boulogne sur Mer, France, osa un jour m’infliger, le pauvre). Avant le repas, les tapas du coin existent en deux modèles : le prsùt (prononcer pur-chut), jambon fumé dalmate, et le sir, fromage de brebis de l’île de Pag. Il n’y a pour ainsi dire rien d’autre, mais on s’en délecte avec un petit ballon de blanc qui ne fera pas regretter la sieste. Après le repas, un petite travarica (alcool d’herbe) laisse un arrière gout de déshinibition sur l’occiput, et se boit comme qui rigole. Si vous aimez le café, vous serez à la fête, car vous êtes dans la zone d’influence italienne.
La mer. Bienvenue en Adriatique (Jadran, en croate). Dans les zones côtières, les eaux sont calmes, agentées sous le soleil, et ondulent docilement sous une houle dodelinante, plutôt hospitalière. Les côtes plutôt escarpées offrents des points de vue saisissants sur des îles et îlots innombrables (plus de 1 700). L’eau trés saline vous fait flotter sans efforts, et à l’abri des vagues grâces aux criques et îles, on ne risque pas grand chose. Par contre, point de sable. Ici, c’est le règne du relief karstique, rochers déchirés et galets ronds dans le meilleur des cas. Un habile rempart contre les usines à beaufs, car les capacités d’accueil se trouvent du coup la aussi considérablement amoindries… La composition du sol rend l’eau particulièrement transparente. Avec un simple masque et un tuba, vous partagez avec simplicité l’ecosystème de poissons dociles, et d’oursins très nombreux (chaussures de mer obligatoires). On peut aussi louer des bateaux à moteurs pour atteindre des criques ou d’autres îles.
La guerre. On ne la voit nulle part, mais on l’a en tête quasiment tout le temps. Sur place, le charme vénitien de certains ports, la majesté des côtes, l’humilité apaisante des plaines agricoles ne vous fait pas penser spontanément aux guerres de Yougoslavie (1991-1995). Mais le soir dans la pénombre, le matin en traversant des ruelles fatiguées, la journée, en croisant des quadragénaires tatoués, on ne peut se sortir de l’esprit qu’ici, pas loin, peut-être dans ce village, cette famille, sur cette route ou cette crête, à eu lieu un fragment d’un des pires et plus absurdes conflits armés européens du 20ème siècle (300 000 morts, 1 millions de personnes déplacées). Le pays a été pour l’essentiel reconstruit, des autoroutes déchirent les montagnes, des ponts enjambent les vallées, les voiries sont propres, les villages entretenus. Quelquefois, on tombe ça et là sur une charpente noircies, une ruine, une usine à l’arrêt avec ses vitres cassées. Mais rien de bien abscons en comparaison d’un faubourg un peu oublié de nos préfectures, avec son lot d’obsolescence. La guerre n’est pas une évidence, mais pourtant on y pense très souvent. Peut-être parce-que justement personne n’en parle, et que de toutes façons on ne parle pas croate, et quand bien même, la pudeur obligerait à se la fermer avant de s’enquérir avec avidité des détails sordides auprès d’autochtones dont on redoute qu’au fond ils soient blasés de tout cela. On y pense aussi parce-qu’on en a beaucoup entendu parler, il y a 15 ans, sans rien y comprendre ni s’y impliquer, et qu’avec le recul, imaginer qu’ici des milices et armées s’affrontaient à l’arme lourde à l’époque, alors que bientôt ils feront partie de l’Union européene cela parait dérisoire. Qu’on ne se trompe pas, la guerre est encore tapie partout. Au fronton de quelques cafés, où l’on affiche fièrement le portrait d’Ante Gotovina, accusé de crimes de guerres et crimes contre l’humanité, mais considéré localement comme un libérateur par beaucoup. Dans les guides touristiques traduit en français à la hache, où l’on raconte les évènements dramatiques provoqués par les “mégalo-serbes”. Sur les routes, ou parfois des jeunes crânes rasés portant des croix impériales allemandes sur la torse et sur leur plaque d’immatriculation trahissent une appartenance à une milice ajourd’hui dissoute. Et vraisemblablement dans les histoires que les gens qu’on rencontre ne raconteront pas parce-qu’au final on n’est pas bien sûr de pouvoir les entendre…
De retour à Paris, j’ai commencé la lecture de “l’air de la guerre”, de Jean Hatzfeld. Ce récit poignant de la part d’un correspondant de guerre mythique a un peu contribué à me gâcher mon retour. Il décrit très bien l’ahurissement qui se saisissait de lui, à l’époque, devant l’incongruité de combats épouvantables (pilonnage de Vukovar, massacres, tortures, cadavres dans les rues, etc.) se tenant dans un paysage champêtre et placide, avec une pagaille avinée et une fièvre nationaliste exaltée. Cette question ne peut échapper également à un touriste aussi innocent que moi : comment est il possible que ce pays si proche, avec ces gens si semblables en conformité physique et degré de civilisation ai pu connaitre et surtout générer ce que décrit Jean Hatzfeld ?
En conclusion. Tout le monde n’est pas forcément sensible comme moi au vertige social, qui de toutes façon n’a plus aujourd’hui qu’un effet symbolique. Le pays est matériellement dans les normes européenes, et ne doit pas beaucoup différer de sa voisine et ancienne cousine Slovénie, aujourd’hui un des 25 états de l’UE. C’est pourquoi je recommande volontiers la Croatie comme une destination de découverte. Les paysages maritimes qu’on y cotoie sont probablement uniques au monde, et s’apprécient dans une relative faible densité touristique. Pour ma part, je suis encore un peu partagé entre le désir d’y retourner dès que possible, ou d’attendre au bas mot plusieurs décennies, le temps que l’ambiguïté ai fui les rues des villes. Ou mon imagination.