4/5/2007

[ Ils votent Sarkozy ]

Classé dans : — joel ronez @ 12:00

Ils croient qu’avec leur tribun les choses vont bientôt changer. Mais ils confondent vraisemblablement énergie et conviction. Nicolas Sarkozy s’est evertué à faire croire qu’il en avait, ça a visiblement marché. On ne cherchera pas à analyser le besoin maladif des foules à remettre son destin dans les mains des plus démagogiques.

Ils sont admiratif devant sa connaissance des dossiers, en oubliant que c’est la moindre des choses pour un ministre en exercice depuis 5 ans. Et que diriger un pays n’est pas savoir répondre sans faille à des QCM. Ils ont la faiblesse de penser que son adversaire ne les connait pas. On ne cherchera pas à savoir la part de la confiance qui se dissipe sur le simple fait qu’elle soit une femme.

Ils ont machinalement pris en haine mai 68. Qu’il est bon d’avoir des ennemis : les assistés, les socialistes, les immigrés, et les locataires, ça ne suffisait plus. Dans ce pays magnifique, qui m’a vu naitre 4 ans après la fin du noir et blanc dans les consciences, et des barricades bourgeoises mais tellement plus belles que l’ordre rance qui les précédait, on n’hésite plus à être revisionniste. On ne cherchera pas à comprendre comment l’homme qui prétend incarner la vision contemporaine du monde s’appuie en fait sur un épouvantail vieux de 4 décennies.

En balançant mai 68 dans la trémie des nuisibles, Nicolas Sarkozy ne se contente pas de se tromper. Pire : il me violente. Je sais ce que je dois au monde qui a suivi, et qu’il n’a jamais accepté. Ce monde qui a tenté en vain de fonder des valeurs non indexées sur le contrôle social, le profit et la morale. Qui a inventé des visions, et engendré une esthétique de l’inutile. J’ai grandi alors que ces illusions étaient deja mortes, mais considère que refaire le chemin à l’envers est un égarement majeur dans la vie d’un homme. On ne cherchera pas à expliquer comment l’homme qui prétend sauver ce monde soit-disant malade avec un engagement moderne est en réalité le paragon du retrograde.

Ils voient des paroles simples là où ils ne veulent pas analyser leurs maux compliqués. Ils rendent responsable l’univers entier, et se reconnaissent dans le bon sens terrien d’un habile phraseur. On ne cherchera plus à les convaincre que les solutions trop facilement énoncées sont souvent les marres où viennent s’abreuver les crédules.

Ils pensent que nous avons encore besoin d’un Bonaparte, alors qu’au contraire il nous faudrait dissoudre la France dans une Europe étincelante. On ne prend même plus la peine d’expliquer que Nicolas Sarkozy a tout fait pour torpiller la Constitution. Celle qui devait enfin nous libérer d’une souveraineté qui ne veut plus rien dire, et qui est donnée en pâture à des irresponsables.

Ils vont voter Sarkozy dimanche, et vraisemblablement l’élire. Je n’en suis pas aigri, car contrairement à beaucoup d’entre eux, je ne suis pas en train de construire un monde sur le reniement de soi et des autres. Je ne chercherais plus à les faire changer d’avis, mais je défendrai le mien jusqu’à ce que le silence des foules indigentes ait fini de râler en choeur dans des orgies électrisées de populisme.

On pourrait rappeler que la seule bonne nouvelle, c’est qu’enfin nous allons tourner la page Chirac. En me remémorant les années récentes (12 ans!) de calamités, d’errements, de passe-droits, de choix ridicules et de paroles absurdes, j’éprouve une véritable honte d’avoir supporté ça sans mot dire.

Mais je crois que ce n’est rien à côté de celle qui m’étreint de n’avoir à ce jour pas pu convaincre autour de moi, échoué à remonter le courant contre le flot des soi-disant évidences, et n’avoir pas réellement été en mesure de contribuer à éviter une issue trop annoncée.

Ils voteront Sarkozy, pas moi. Jamais.
Au moins, je ne me renierai pas.

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