François Bon a ré-ouvert sa librairie en ligne, nous apprend Hubert dans La Feuille. Pour les épisodes précédents voir par là. C’est une bonne nouvelle, d’abord parce qu’il a un goût sûr et pointu, et puis qu’il pointe dorénavant sur Ombres Blanches (avec qui j’ai l’honneur de collaborer depuis presque 10 ans).
Mais si je suis d’accord avec Hubert (et également François d’après ce que j’ai compris de nos échanges) pour considérer que l’offre des libraires indépendants sur Internet est encore perfectible en terme d’ambitions et de services, je tiens cependant à m’écarter du reste de l’analyse faite dans ce billet.
Idée reçue principale (je résume): “les libraires ont râlé car François Bon, auteur dit de gauche, envoie ses lecteurs sur le vilain Amazon, au lieu de ramener du trafic à des libraires politiquement cashers.”
Les libraires sont certes parfois un peu byzantins, comme tous les corps de métiers au contact de ce truc bizarre qui s’appelle la culture, mais ce serait faire injure à la plupart d’entre eux que de les prendre pour des affectifs primaires.
Le raisonnement qui s’applique ici est d’une part une inquiètude de se voir dissoudre dans un système marchant dont ils ne maîtrisent plus les codes ni les leviers de pouvoir, d’autre part une revendication légitime de voir les gens qu’ils défendent (les auteurs) ne pas jouer contre eux.
Dans les deux cas, pour être quand même un peu d’accord avec Hubert, c’est en innovant et en proposant des services (aux auteurs, lecteurs, prescripteurs, etc.) qu’ils s’en sortiront, pas en signant des tribunes assassines dans Le Monde des Livres.
Petit rappel des éléments du problème, en 4 points :
- Les libraires indépendants, certes soutenus par une legislation favorable de prix unique, mènent pour la certains d’entre eux des politiques de fonds. C’est à dire que lorsque la FNAC ou Amazon ont physiquement dans leurs étagères 2 titres de François Bon (les derniers), Ombres Blanches en a 25, disponibles à la librairie, ou sous 48 heures dans ta boite aux lettres ami lecteur (si Colissimo est avec toi).
- Amazon est pour l’essentiel une base de données structurée, pas un entrepôt. Son stock se concentre principalement sur les fortes rotations, quand au reste, il est commandé à la demande. Il serait temps de passer au XXIème siècle, et de comprendre que ce que vend Amazon à des clients, ce n’est pas un livre, c’est un formulaire pour prendre une commande, et des meta-données avec un prix. Pourquoi à votre avis la plupart des livres “froids” arrivent dans les 3 semaines ? Faite un test : comparez les délais de livraison en neuf de nimporte quel grand auteur, entre Ombres Blanches ou Saurramps et Amazon.
- Maintenant, sur la “MarketPlace” Amazon: à votre avis, pourquoi Amazon s’intéresse t’il de si près aux libraires ? Surtout ceux qui n’ont pas sites, d’ailleurs ? Pour augmenter ses références, et son stock. A lui la base de données, les commissions, aux libraires les cartons. Même plus besoin de délocaliser en Chine, il suffit des arrières boutiques de ses affiliés. Voila pour l’étape 1.
- Pour l’étape 2, un peu de prospective. Une fois qu’Amazon s’est débarrassé de son stock et s’est rendu incontournable pour le chiffre d’affaires de ses affiliés, il les fait passer à la caisse : “bon, jusque là on a été gentils, mais maintenant c’est XX% de plus pour nous“… Cries d’orfraies, indignation, puis tout le monde rentrera vraisemblablement dans le rang.
Pour la petite histoire, rappelons que ce modèle est tout bonnement comparable à celui de Kelkoo (on vous référence gratuitement au début, on vous amène du trafic et du CA, on est maître des conditions de commissions sinon on vous déréférence), que son fondateur est en train de rééditer avec Wikio, sur les news.
Vous comprendrez donc que certains libraires trouvent un peu gros de voir leur métier ramené au labeur, et cherchent à rappeler à certains des leurs, ou aux auteurs dont ils font vivre la littérature, que ceux-ci ont aussi intérêt à jouer le jeu avec leurs alliés.
Tous les libraires sont malheureusement loin d’avoir analysé avec acuité les enjeux liés à Internet, mais il faut aussi comprendre que cette activité n’est pas homogène, dans ses idées, ses moyens, ses stratégies et ses intérêts. Et qu’on ne peut systématiquement et collectivement les réduire à des reflexes corporatistes et conservateurs. Protéger ses intérêts n’est pas forcément illégitime, que ce soit au niveau du symbole ou du chiffre d’affaires.
Sur ce, rendez-vous au Salon du Livre pour la suite annoncée des évènements, et a priori quelques surprises.
[MISE A JOUR - 12 MARS : Voir le billet de François Bon sur sa librairie.]