Ca y est, j’y suis : le mot “web 2.0″ est rentré dans ma liste noire.
Ce concept que je trouvais intéressant au début est largement tartiné dans tous les sens, à toutes les sauces, à tous les coins de rue. A tout suffixer 2.0, la branche frêle sur laquelle nous nous tenons va finir par (encore) lâcher.
J’en profite donc pour balancer sans préavis quelques unes de mes vérités, aussi péremptoires que tous les classements et success-stories encore à écrire et déjà portées au pinacle.
1- Le journalisme citoyen, c’est du flan.
Ramener le journaliste au rang de simple diffuseur d’infos est un premier raccourci emprunté par beaucoup. Mettre sur le même plan la presse et le social bookmarking en est un autre qui a également beaucoup de succès.
Les carences évidentes de la presse traditionnelle pour se réinventer ont pu fait croire à certains que tout le modèle était à balancer. Que désormais, le citoyen vengeur trop longtemps tenu dans l’état larvaire de la passivité de lecteur avait forcément vocation à devenir un Lazareff de banlieue pavillonaire.
Mais si le contenu commercial peut éventuellement naître par parthénogénêse (on agrège les commentaires), le contenu éditorial d’un rédaction n’est pas réduisible à sa forme écrite. C’est malgré tout le fruit d’un exigence (morale, juridique, professionnelle, etc.), d’une raison sociale, et surtout de temps disponible pour produire.
Godard n’a pas tourné “A bout de souffle” pendant ses RTT, Philipp Roth n’a pas écrit “la tâche” le soir en lisant son courrier, et l’affaire Clearstream n’est pas pas sortie chez Benito.
Certes, la “presse traditionnelle” nous fatigue, avec ses formules éculées, ses marroniers et son manque ébouriffant de fond, de curiosité et d’esprit critique. L’agonie de France Soir est tellement longue qu’on a vraiment envie de lui mettre le coup de grâce pour plus l’entendre gémir.
Bien sûr, tous les sites de classement de billets et de “media-c’est-vous” sont intéressants. On y trouve plein d’informations, et aussi beaucoup de mauvaises. Cette manière d’aborder l’information est passionnante : c’est une clé d’entrée aléatoire, révélatrice des sentiments et des envies des individus à un moment donné.
Mais c’est une escroquerie de première de présenter tout ça comme la nouvelle et meilleure manière de produire du sens. Je suis désolé, je suis un cynique et élitiste pessismiste, mais je n’ai jamais cru une seconde dans ma vie à la notion d’inteligence collective.
2- Internet est à nouveau rempli de crevards sans business plan, et sans business tout court.
Je viens de lire l’horrible classement du journal du Net sur “les stars françaises du Web 2.0″. Il serait bon de rappeler à tout bon commentateur qui se respecte que le fait d’avoir rajouté “2.0″ aux nouvelles tendances de l’Internet ne dispense pas d’oublier les anciennes tendances de l’Internet (appelée aussi poétiquement “la bulle”).
Le fait de mettre à disposition un dispositif asticieux en rassemblant sur la même interface 3 formulaires et 2 préférences avec un coup d’Ajax pour le packaging ne fait pas de forcément de vous la future star d’Euronext.
Parmi ces “stars” : widiwici. Le moment de bravoure est dans l’article les présentant :
“Pour le moment, pas de revenu, mais les concepteurs ont plusieurs idées pour monétiser leur projet : services premium, publicités ciblées, ventes de produits ou encore marque blanche.
Avec de gros espoirs placés dans le pouvoir de la marque. Dans les prochains jours, ils devraient également décliner le concept des défis en ligne sur le secteur prometteur des jeux vidéo.“
J’ai quand même la désagréable impression de lire un mauvais condensé de cours de première année d’école de marketing. C’est plein de poncifs et de rien. C’est- plein de 1.0.
Je vous passe la liste des autres fameuses “stars françaises”, dont ma tête de turc préférée, Zlio, dont l’intérêt continue à m’échapper pour ses utilisateurs comme pour ses partenaires comme pour ses actionnaires (et je précise que je n’ai rien de personnel contre son fondateur, hein Jérémie, parce-qu’il a l’air aussi doué pour les affaires que pour la susceptibilité).
Quand à Netvibes, même le journaliste du JDnet l’a noté :
“[il] résume à lui seul les ambiguités du Web 2.0 : pour le moment, la société ne dispose pas encore de sources de revenus régulières. L’heure est encore à la maximisation de l’audience.”
3- Web 2.0 = Web 1.0 + le haut-débit + tagcloud + les RTT + les mobiles ?
Mais ça dispense pas de trouver quand même à quoi, à qui et pourquoi monter une idée de business. C’est à dire de trouver des clients, des gens qui ont envie de payer avec du vrai argent pour acheter quelque chose.
4- Les mythes 2.0 précedent la réalité 2.0
Si l’on gratte un peu, on s’aperçoit que le buzz précède souvent la réalité. Emmanuel a par exemple analysé les chiffres d’audience de boing boing (surrévalués d’après lui de 70%), et Roland avait en son temps montré le nanisme économique du secteur des blogs.
J’attend les comptes de résultats. Les levées de fonds sont des révélateurs de panique ou de fantaisies d’investisseurs, pas de la viabilité d’un modèle (cf web 1.0, mais apparemment ça fait ringard de le rappeler).
5- Et si on parlait de contenus, et plus d’interfaces ?
Le blog avait ceci de particulier qu’il est né avec le web. C’est une combinaison réussie de plusieurs techniques qui en s’agrégeant finissent pas créer un outil. Grace à cet outil, on créé des contenus.
Mais depuis longtemps on a cessé de s’émerveiller pour le blog en lui-même (“oh, regarde, c’est magique, ça publie tout seul !”). On s’intéresse surtout aux contenus des blogs. Vous en trouverez personne qui vous commente un blog en vous parlant de la finesse de ses trackbacks, de la beauté de ses permaliens. On discute du fond, du discours, des opinions.
Le blog n’est pas un modèle économique en soi. C’est un outil au service d’une activité, d’une passion, d’un engagement. Il révèle certes un besoin de la part de ses acteurs de s’exprimer, et d’être actifs et plus simplement passif. Je pense sincèrement que les contenus produits représentent une forme de valeur, mais réduite à une audience fragmentaire, et aux lacunes humaines de ses producteurs.
Mon blog m’a permis de valoriser mon activité. Mais mon activité n’est en aucun cas réductible à mon blog.
Restons simples, et arrétons de voir des puits de pétrole derrière chaque page web en ligne qui sait mouliner des flux RSS. Le dynamisme du secteur est passionnant. De nombreuses idées, même les plus inutiles, naissent tous les jours. Des contenus s’épanchent dans tous les sens, sans contrepartie et sans autre prétentions que de partager.
Sachons ne pas monétiser ce qui n’a aucune raison de l’être.