[ La curée ]
Il serait bon, pour le respect des valeurs d’humanisme que tout un peuple réclame hystériquement au vu de l’affaire d’Outreau, de bien vouloir cesser de dépecer en place publique le juge Burgaud, que son destin dépasse.
Le spectacle de son martyre m’est insupportable. Voir les flots de commentaires de comptoirs se déverser sur cet homme trop petit et livide me donne la gerbe.
Certes, le juge Burgaud a merdé. Au vu de 2 procès d’assises et une commission d’enquête parlementaire, on a du mal à ne pas le voir un peu responsable de cette dramatique affaire. Mais quand les sabres de justiciers apparaissent soudain aux ceintures d’un peuple entier, épris de vengeance par procuration et d’envie sauvage de réformer, je trouve pitoyable ce spectacle plus dégradant pour les spectateurs que les auditionnés.
Même à son pire ennemi, on ne peut décemment souhaiter d’être haï et rendu responsable de tous les fléaux par une nation entière de citoyens subitement rendus à la lucidité sur l’arbitraire et les dysfonctionnement de la justice, dont Eolas rappelait justement qu’il n’y a pas que Burgaud qui ait sévi sur les 832 cas d’acquittés, relaxés ou bénéficiaires d’un non-lieu et ayant fait de la détention provisoire en 2004.
Il faut se figurer ce qu’il peut bien se passer dans la tête d’un homme auditionné par un collège de députés, télévisés par 1 chaîne cablée et 2 chaînes nationales (TF1 et France 2), traqué par toute une presse faisant les poubelles avec la ferveur des convertis. Où était TF1 ou France 2 lorsque les députés ont taillé en pièces les lois sur la présomption d’innocence, la limitation des possibilités d’intervention des avocats, l’allongement des garde à vue, la légalisation des dénonciations anonymes et tout le reste ? En train de nous parler de Sarkozy, des radars et du poids des cartables. Aujourd’hui, ils se refont une virginité sur la tête d’un magistrat, et ça me donne la nausée.
Tout le monde s’y met.
Ainsi Libération donne la parole hier au juge Lambert, pour qu’il prodigue ses conseils à l’autre "petit juge". Pour mémoire, le juge Lambert est responsable d’un des plus gros et plus médiatisés foirages judiciaires des années 80, l’affaire Grégory (détention provisoire sur la foi de présomptions pour une Christine Villemin enceinte qui bénéficiera ensite d’un non-lieu, divulgation à la presse d’éléments qui conduiront à l’assassinat de Bernard Laroche par Jean-Marie Villemin, etc.). Il n’a pas honte lui non plus d’y aller de son petit commentaire.
Sur la Chaine Parlementaire, un commentateur enthousiaste hurlait au scandale face à l’absence d’excuses du juge, déplorant ses explications vaseuses avec l’assurance du sniper qui à l’abri de sa cachette tire à vue sur des passants.
Ce matin, les unes racoleuses étalent leurs titrailles faciles sur les trottoirs. On exige du juge non pas des explications, mais de l’aplomb, de l’éloquence, de la compassion et des réponses qui raviront tout le monde, réglant du même coup la mauvaise conscience de tout un peuple envers des hommes broyés par un système perfectible.
En 1993, le juge Burgaud s’appelait tout simplement Fabrice Burgaud. Il n’était pas encore juge, et s’apprêtait à faire l’école nationale de la magistrature. Il sortait des bancs de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, où j’étais aussi, et d’où je sortirai un an plus tard. Je ne le connaissais pas, mais nous nous sommes sûrement croisés plusieurs fois. Il a bu comme moi le même café de la machine dans la hall, eu les mêmes enseignants et subi les mêmes enseignements.
J’aurais théoriquement très bien pu être lui.
Et je ne me sens pas une âme de coupable idéal pour autant.

