C’est ma vision du bilan de 2005 : nous sommes dans l’ére de l’auto-publication. Je préfère cette notion concréte et simple aux divers pipôs que j’entend sonner ici ou là. On a trop parlé de part de marché, de RSS, de Google, de LBO (encore), et de mot composés avec "log" ou "cast" (blog, vlog, moblog, podcast, etc.).
On a trop tendance à oublier que tous ces épiphénomènes sont portés par des gens, et qu’il ne s’agit que d’usages. Or il n’est d’usages pérennes que là où il y a nécessité, et non pas mode ou tendance.
Voici 4 clés pour comprendre l’année qui vient :
1- La notion de blog est déjà une segmentation obsolète.
On a vu récemment une institut de mesure d’audience se congratuler autour de chiffres sans queue ni tête. On y apprenait que 82% des blogueurs français ont moins de 24 ans, que Skyblog était la principale plate-forme etc. Tout cela avait pour but de faire émerger artificiellement un pseudo-marché pour de l’espace pub, et de faire croire à tout le monde à la possibilité de revenus générés par des mot-clés ou des régies deux.point.zéro pas encore inventées.
Ce que n’ont pas vu les chantres du carnet aux oeufs d’or, c’est que le paradigme du blog est déjà mort.
La dernière étude de Pew Internet & American Life Project prend le problème autrement. Elle sonde non pas sur la notion de blog, mais sur celle de la création de contenus. 87% des adolescents vont sur Internet, 33% des ados partagent leur création en ligne, 32% ont réalisé des pages web ou des blogs, et 51% des ados downloadent de la musique.
Le blog, via le système de lecture et de publication simplifié, a certes donné un coup d’accélérateur à l’auto-publication, qui jusque là passait par une barrière même minime mais psychologiquement difficile à franchir qu’était la maîtrise des concepts attachés à la publication (HTML, FTP, etc.).
Mais on ne peut exclure du champ de la production les sites web n’appartenant pas à la catégorie "blog". De la même manière, on y fait rentrer des sites utilisant des plate-forme de blog, mais qui n’ont rien de carnetiers…
Mais comment séparer autrement qu’artificiellement une site de photo, un moblog, un photoblog ou un fil sur FlickR ? Ce sont tous les 4 techniquement la même chose, et intellectuellement la même démarche : celle de publier des photos sur des web.
La notion même de publication est floue. David Sifry, lors de la conférence Blogs 2.0, a dynamité la notion de "page" communément admise pour parler d’Internet. Pour lui, "le web n’est pas un ensemble de pages, mais un flux de conversation. Nos liens hypertextes sont alors une forme d’action sociale".
2- Nous sommes tous des créateurs de contenus
C’est pour cela que nous utilisons de plus en plus d’outils pour publier : blogs, sites webs, sites ecommerce, forums, espaces FlickR, audioblog, DailyMotion… Tous les produits logiciels intègrent des fonctionnalités de mise en relation des utilisateurs et de publication. Ce qui autrefois servait à recevoir du courrier servira demain à publier. Ce qui était une publication sert aujourd’hui à sa correspondance.
Nous avons mille occasion de créer du contenu. Une photo envoyée par un téléphone portable est une création de contenu. Une conversation téléphonique est une création de contenu. Si vous pensiez que cette création était éphémère, détrompez-vous : les tribunaux peuvent dés aujourd’hui très bien dater la date, l’heure, et le lieu de votre "oeuvre".
C’est pour cela que la ridicule tentative de légiférer sur le sujet de la création est d’ores et déjà moribonde. Elle se place dans un schéma de pensée où il n’y a que les artistes qui sont des créateurs. Citoyens, pas d’inquiétude : Internet fera de vous des nano-artistes, même s’il n’y a que votre grand-père qui appréciera le montage de la vidéo de baptême que vous avez mis en ligne à son attention.
3- La frontière entre correspondance et publication a disparu
Qui songera l’an prochain à parler de Outlook comme un logiciel de correspondance ? Quel est encore le sens de cette notion anachronique ?
Aux temps immémoriaux du "social software", on envoyait et recevait des mails d’un coté, on agrégeait ses flux RSS, ou publiait sur des blogs de l’autre. Mais on peut maintenant agréger des flux RSS avec des applications de courrier.
La suite est toute trouvée : on pourra transférer un flux ou un message à quelqu’un, le re-publier sur son propre blog ("mail to the world" comme me disait Pierre, "message à qui de droit" d’après Martin). Tant que nous resterons le nez sur les outils, on ne verra rien arriver. Et ce qui arrive, c’est que nous sommes tous des machines communicantes, qui en utilisons d’autres, et dont nous optimisons les connexions entre elles…
4- La notion de confidentialité est à réinventer
Olivier signait cette année dans le Monde une tribune exemplaire. Il y expliquait notamment que le Graal de Google et de ses confrères n’étaient plus sur le web, mais sur nos disques durs. Qu’on en juge par ce mélange des genres entretenu plus ou moins sciemment par tous les produits disponibles : les desktops search qui cherchent sur la toile ou le contraire, les espaces pour stocker des photos avec ou sans mots de passe, les logiciels de téléphonie qui mouchardent votre présence, etc.
Aujourd’hui, chaque fois que j’ouvre un compte quelque part, c’est le casse tête pour choisir mot de passe et identifiant, car ce qu’on croyait privé devint partagé, ce qu’on publiait pour le monde entier sert finalement à se raconter à soi-même sa propre histoire…
Plus généralement, nous vivons dans un monde où les bases de données détenues par des tiers s’interconnectent, et où nous interconnectons nous mêmes les contenus que nous publions.
Ce qui relève du privé est aujourd’hui restreint à la portion congrue : son compte bancaire, son dossier médical…Pour combien de temps ? Car pour le reste, les peines de coeur et de cul de votre conjoint, les secrets de famille, la photo de la petite dernière, tout est en ligne. Pour ce qui ne l’est pas, il y a sûrement quelqu’un qui sait ou qui saura. Les législations anti-terroristes ont fait une partie du boulot, les caméras de vidéo-surveillance, l’apathie des opinions publiques, la passivité criminelle des instances de régulation et FlickR feront le reste.
La frontière entre vie privée / vie publique n’existe plus. La confidentialité que nous entendions comme le fait de cacher à des tiers des informations est noyée dans les évolutions. Elle n’est aujourd’hui que résiduelle, à travers un anonymat ténu engendré par une masse énorme d’information non appréhendable par un humain. Il ne s’agit plus d’une confidentialité intrinsèque, mais de l’impression fugace d’être à l’abri derrière celui qui est devant.
Nous avons fini par oublier la notion de confidentialité. Peut-être parce qu’elle ne s’imposait plus. Peut être parce que nous avons compris qu’en la partageant, nous pouvions attraper dans nos filets des internautes errants avec qui nous avons des choses à construire.
Peut-être que nous n’avons comme échappatoire à l’uniformisation que l’illusion que notre quotidien est unique…