Moi aussi j’ai fêté cette année mes 10 ans d’Internet.
Petit retour en arrière, pour se faire peur.
En fait, cela avait commencé l’année d’avant. Je raconte souvent cette histoire, mais avec le temps, elle est devenue meilleure.
1994, je suis étudiant ERASMUS à Manchester, UK. J’arrive dans une grande salle avec 100 ordinateurs. "Le code d’accès est le même pour l’e-mail", me dit l’administrateur de la salle. Dekoi ? Cékoi ? Jusque là, les ordinateurs étaient pour moi des machines à écrire pour taper les mémoires. A Sciences Po Bordeaux, il y en avait 7 pour 720 étudiants.
Muni de mon adresse mail, je m’enquiers de savoir à qui je vais pouvoir en envoyer. Je commence par mes potes, dans la même salle: "à quelle heure tu finis, qu’on aille au pub ?". C’est beau les nouvelles technologies. Le lendemain, je me souviens brutalement qu’en France Emmanuel m’avait donné une adresse bizarre qui ressemblait à ça : 3456883@compuserve.com, en m’expliquant que je pouvais lui écrire, "car il y a des passerelles entre Internet et Compuserve". Euh…
J’avais tellement pas compris, mais je lui envoie ça:
"Salut Emmanuel. J’ai enfin une adresse Internet ! Est-ce que tu connaitrais des adresses de boites mail intéressantes ?". Ce à quoi Emmanuel me fait la charité de me répondre qu’un mail est une boite aux lettres, et que "je devrais aller voir du coté du web et des news"… Euh…
Pour mémoire, le web en 1994, c’est avec Mosaïc. Netscape va bientôt tout balayer, et la version 1.1 (avec le gros N bleu) tient sur une disquette (le truc carré pour mettre ses documents Word7).
C’est d’ailleurs l’année suivante que je prend vraiment contact avec le web, dans les locaux du CICT de Toulouse. Ce centre universaitaire est un des pionniers d’Internet. Un de ses membres, Jean-Pierre Gallou, avait confectionné une page sur Toulouse qui se trouve encore sur le serveur (non mis à jour depuis 1997) !

Un émouvant témoignage du passé : le design de la page d’accueil du CICT n’a pas changé depuis 1994.
Pour les puristes, regardez aussi le codage HTML manuel de toute beauté (en TXT ici car le site va bientôt changer)
Je travaillais alors au Centre pour l’Unesco de Toulouse où j’étais chargé de l’animation d’un centre de documentation multimédia. Je me rappelerai toujours l’effet ressenti la première fois que j’ai vu un lien hypertexte marcher. J’ai trouvé ça flippant…
Le cybercafé du Centre était équipé d’une ligne spécialisée Transfix 64Kbs (600 € / mois), avec un routeur Sagem (acheté 4 000 €). Avec ça, nous avions l’Internet dans tout le bâtiment, avec des PC sous Windows 3.11 (1 500 € pièce). TCP/IP n’était pas natif : il fallait lancer Trumpet Winsock.
Pour chez soi, on pouvait avoir Internet notamment avec AOL, Compuserve, et Havas On Line, mais pas partout en France. Il fallait appeler un POP avec un vrai numéro de téléphone, configurer des kits de connexion…Pour faire des pages web, on utilisait un éditeur de texte.
On pourrait énumérer ces souvenirs pendant des heures. Mais une chose n’a pas changé : la résistance psychologique au changements technologiques, paradoxalement surtout chez les professionnels. A l’époque, je recontrais trop de gens qui me disait qu’ils"n’avaient pas besoin d’Internet", que cela "n’allait rien changer", que "c’est une mode qui passerait comme elle était venue" (le meilleur !) et que de toutes façons ils "s’étaient débrouillés sans jusqu’alors". J’en nourrissais une forme de dépit. Je me demandais pourquoi je n’arrivais pas à les convaincre. Mais j’étais jeune, je continuais à essayer.
Aujourd’hui, le passé se rappelle à moi lorsque j’explique à des gens ce que sont les blogs et le mouvement des logiciels sociaux. On me répond souvent trop vite, sans réflechir à peu près les mêmes réponses timorées : mais c’est pour les jeunes, c’est un effet de mode, on ne parle que de ça dans la presse, etc…
Mais j’ai grandi depuis. J’essaie d’expliquer avant de m’énerver, et je n’essaie plus de convaincre la terre entière. J’utilise une stratégie d’initiation, de sensibilisation. J’amène petit à petit les gens à connaitre. Je prend mon temps.
Une réponse par contre continue de me hérisser, aujourd’hui comme il y a 10 ans : "qu’est-ce que ça va m’apporter ?". Si Internet a permis le partage, c’est bien parce-que beaucoup se sont d’abord préoccupés de donner avant de recevoir.